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Bulletin n° 10
Mai 2001


L'homme fossile


Dans le secteur de Marion des Roches, une route porte le nom de l'Homme Fossile. Un chemin de forêt se nomme "route de l'homme fossile". Bien peu de gens en connaissent la raison, au point que de vieux Montignons, vers 1900, disaient parfois "la route de l'homme faucille". C'est une curieuse histoire que nous allons vous conter.

Au mois de septembre ou d'octobre 1823, le colonel Junker, en vacances à Moret, et son ami Ganot, médecin de campagne, découvrent, en se promenant ou en chassant près du Long Rocher, une roche en surplomb sous laquelle ils découvrent "un cheval pétrifié ayant à côté de lui son cavalier couché armé d'un casque de fer".

Surpris de cette extraordinaire trouvaille, les deux amis se précipitent pour avertir le Conservateur des Forêts et le Sous-Préfet de Fontainebleau. Ce dernier, entièrement convaincu de l'importance de la découverte, alerte à son tour le Préfet auquel il fait un compte rendu passionné décrivant "la forme d'un bras recourbé au coude… les doigts n'existent plus, mais on reconnaît distinctement les jointures adhérentes à la main… J'ai vu la tête du cheval… L'oreille… se distingue de la manière la plus parfaite... les naseaux, la crinière et le col sont d'une évidence manifeste. Quant à la tête de l'homme, c'est un ovale parfait, recouvert de la forme d'un casque et d'un cimier". Le Sous-Préfet ajoute : "quant à moi, je ne conserve aucun doute" .

Un savant chimiste, propriétaire d'une maison de campagne à Moret, monsieur J. P. Barruel, va vérifier les dires des deux promeneurs. Il est à son tour passionné par la découverte du fossile, il prélève un fragment et y trouve du phosphate de chaux, ce qui, selon lui, est la preuve formelle de la présence d'os : il n'y a plus de doute ! Barruel écrit "La pétrification trouvée dans un des vides du Long-Rocher de Montigny est réellement un fossile humain, et une pétrification des plus rares et des plus étonnantes" .

La légende est née. De partout affluent les visiteurs, artistes, savants, tous éminents "spécialistes ". La célébrité est telle, que la roche est détachée de l'ensemble par un carrier, vendue 10 000 francs par ses découvreurs, puis transportée à Paris où elle est exposée au public, Boulevard des Capucines, avec un succès tel qu'un anglais en offrit la somme de 300 000 francs. L'offre fut rejetée parce qu'insuffisante.

Cependant, dans les laboratoires, les savants travaillaient. Dans les publications, les articles succédaient aux articles. Des contestations s'élevaient. Par jalousie dit-on d'abord.

Un géologue, J.J. Huot, critique les formes exposées où il ne retrouve aucun vestige de forme humaine ou animale. Il rappelle que la forêt de Fontainebleau est pleine de ces formes étranges rappelant serpents, éléphant, chapeau… Selon lui, Fontainebleau est "le pays des chimères, pour M. Barruel".

D'éminents savants chimistes font à leur tour des prélèvements. Ils en remettent les constatations à Cuvier sous la direction de qui ils travaillaient et qui, alors, à l'Académie des Sciences, se déclare, en conclusion, fermement contre la théorie de Barruel et des fossiles : aucun des échantillons n'a fourni de preuve de présence de matière organique.

Cependant les rumeurs circulent encore un bon moment. On dira même que ces roches étaient l'ébauche d'une sculpture équestre entreprise par Serlio sous François I er, pour le château de Fontainebleau, "c'était tout bonnement l'ébauche à peine dégrossie d'un bas-relief équestre… dans le genre des caryatides colossales qu'on admire encore à l'un des bouts du palais, à l'entrée de la grotte des Pins ou des Bains" nous dit encore Félix Herbet.

Très peu de temps après, le professeur Meunier, du Muséum, signera la conclusion des débats : "les grès de Fontainebleau remontent à la période oligocène, l'homme n'existait pas encore, et aucune des espèces végétales ou animales des périodes récentes n'avait été créée. Le rocher de Montigny ne peutt qu'être un bloc offrant, par hasard, une forme plus ou moins analogue à celle de l'homme".

Le rocher, hélas, a disparu, et nous ne verrons jamais cet "Homme Fossile" qui n'a laissé pour nous qu'un nom et une légende.

bibliographie :
- Lioret : Bulletin de la société d'archéologie ; 1908-1909
- S. Meunier : l'intermédiaire des chercheurs et des curieux ; 1904
- Barruel : "sur l'homme fossile" ; 1824
- Felix Herbet : dictionnaire historique et artistique de la foret de Fontainebleau. ; 1902-0903
- J.J. Huot : notice géologique sur le prétendu fossile humain trouvé près de Moret au lieu dit le Long-Rocher ; 1824